Une conception atlantéenne de la puissance

Longtemps après la période d'effervescence d'un mouvement intellectuel en ligne, ses principaux textes seront rendus accessibles sous un format plus accessible, mais délestés de la masse de commentaires constitutifs de l'espace discursif de départ. Pour saisir la dynamique des idées dans cet espace, les commentaires, discussions et textes mineurs offrent cependant une aide précieuse. Mais contrairement à l'idée reçue selon laquelle l'Internet conserve tout, l'expérience montre que ces fragments tendent inexorablement à tomber dans le néant.

SSL dispose d'archives électroniques permettant d'établir l'existence centrée autour des années 2007-2016 d'un espace discursif en ligne caractérisé par une énergie distinctement et, vers la fin, consciemment atlantéenne.

Ces traces, même si elles sont incomplètes, permettent de retracer les discussions qui entourèrent l'élaboration d'une conception de la puissance en rupture avec la conception libérale dominante, tout en possédant une orientation fondamentalement extralocale (Cf. Qu'est-ce qu'un système souverain ? , section : Concentration du risque : ingéniosité). Elle peut en ce sens être qualifiée de post-libérale.

Nos Atlantéens posèrent l'orientation extralocale comme constitutive du secret de l'Occident. Ils aimaient les expériences politiques à petite échelle, le droit d'exit, et la sélection négative opérant sur la multitude de ces micro-expériences – principe de sélection négative qu'ils nommèrent Gnon. Ce n'étaient ni des démocrates, ni des adeptes du système de peer review.

Avant de donner une idée plus précise de leur conception de la puissance et de l'importance que cette conception revêt pour nous, il convient de s'arrêter d'abord à la question de savoir qui étaient ces Atlantéens, ainsi que leurs précurseurs, et quel fut leur cheminement.

Une conception de la puissance ne se construit en effet pas dans un vide ahistorique. Elle comporte un contexte, une liste de questions systémiques qui portent la signature d'une époque, mais aussi une indication de lieu. Dans le cas de ces Atlantéens, il s'agissait surtout, pour ce qui est du lieu, de la Silicon Valley (SV). Mais cette indication ne veut pas dire que tous les membres de la discussion résidaient dans la SV. C'est surtout le futurisme technologique de la SV qui servait de référence culturelle aux discussions de nos Atlantéens. Cependant, ces discussions étaient au moins autant intéressées par le passé que par l'avenir.

Vers le milieu des années 2000, il devenait possible d'accéder de plus en plus commodément à des livres anciens, notamment grâce au projet Google Books et à Amazon. Les lecteurs de ces anciens livres prenaient notamment connaissance des conceptions politiques oubliées qui prévalaient il y a un ou deux siècles. Mais pas seulement des conceptions politiques : les lecteurs auxquels nous pensons s'intéressaient à toutes les mesures objectives permettant de comparer les époques, notamment sous le rapport du taux de criminalité. Une question qui retenait leur attention était d'ailleurs celle de la continuité de la conception dominante du progrès.

Cette époque n'était pas seulement celle des vieux livres mais aussi celle de la floraison des blogs. La crise financière de 2008 survint à un moment où l'Internet 2.0 était en pleine expansion. En révélant de vastes pans de la structure cachée du système oligarchique occidental, cette crise fut pour beaucoup de nos Atlantéens le vrai point de départ de leurs réflexions critiques.

Dans leurs blogs ils mesuraient le clivage croissant entre le monde des startups et des entreprises technologiques dans lequel eux vivaient, et le monde des secteurs protégés too big to fail, centrés autour de la finance, du pétrole, et de la défence. C'est avec une sensibilité au départ plutôt libertarienne qu'ils observèrent le jeu de transferts de risques qui amena la résolution de la crise. Celle-ci apparaissait comme une défaillance systémique impliquant à la fois la finance spéculative et l'État, compris dans un sens élargi : non seulement l'appareil d'État, mais aussi tout ce qui produisait les idées qui avaient cours dans cet appareil, à commencer par les Universités. Mais ce n'étaient pas seulement les Universités qui étaient en cause.

Ce constat de sa fragilité engendra ainsi sur Internet une intense activité d'analyse de l'avenir du système américain. Cette discussion spontanée avait été précédée quelques années auparavant par plusieurs livres séminaux au sein de l'anglosphère, notamment The Sovereign Individual et The Anglosphere Challenge. Les crypto-monnaies sont en particulier des matérialisations des idées contenues dans ces livres. Les projets pour préserver la liberté prenaient toutes sortes de formes, prolongeant les tentatives antérieures pour fonder de nouveaux États. Souvent, il y avait un lien entre ces tentatives et le milieu de la mer. La discussion portait aussi sur des aspects plus sombres de la nature humaine : le sexe et la race, vus sous l'angle d'un darwinisme social friand de données scientifiques. Cet aspect donna au mouvement une polarité politique opposée aux Lumières du 18ème siècle – nos Atlantéens nommèrent cela le Dark Enlightenment. Au lieu de fonder la démocratie libérale, il s'agissait d'esquisser un nouveau système de gouvernement faisant justice à la fois à l'esprit de la SV, à celui des vieux livres, et à la biodiversité humaine (HBD).

Le pionnier de cette approche fut Curtis Yarvin, sous le pseudonyme de Mencius Moldbug. De son point de vue, le risque systémique pour l'Occident se situait au niveau de ce qu'il avait nommé la Cathédrale : le système décentralisé qui coordonne à gauche les idées des Universités, des Médias, des ONG, des think tanks, de l'appareil d'État et des partis politiques. Son oeuvre de blogueur se lit d'abord comme une tentative pour soustraire le lecteur présumé "progressiste" à l'emprise de ce système irrationnel. Il s'adressait avant tout à la SV, et posait ce faisant l'un des premiers actes souverains de cette SV, puisqu'un système souverain est un système qui cherche activement à atteindre un optimum de puissance, non pas simplement en augmentant sa puissance selon une conception donnée de la puissance, mais en adoptant la conception de la puissance qui maximise son potentiel de puissance.

Concrètement, c'est la différence entre une nouvelle puissance qui se fait adopter par le système établi – par du lobbying, par le fusionnage social, par l'acquisition de parts dans la Cathédrale – et une nouvelle puissance qui propose un nouveau système de gouvernement. Les géants de l'Internet pratiquaient déjà la première approche. Avec le blog de Yarvin ou avec le Bitcoin, le potentiel politique de la SV devenait beaucoup plus radical.

Nous avons déjà nommé les deux sources dans lesquelles Yarvin puisa sa radicalité. Dans les vieux livres d'abord, qui lui offrèrent un arsenal d'explosifs pour réinterpréter notre histoire, à commencer par celle du vingtième siècle jusqu'à l'époque actuelle. Dans l'esprit de la SV ensuite, ouvert aux entreprises disruptives. Cependant Yarvin n'était pas un pionnier dans le domaine de la HBD. Ce qui l'intéressa vraiment durant ces années fut de formuler directement une solution au problème de la Cathédrale.

J'ai déjà fait allusion à certains aspects de cette solution. Elle s'inscrivait fondamentalement dans un courant général de pensée qui vise la réduction du politique à l'économique, de l'État à l'entreprise, et de la liberté au droit d'exit, par opposition au droit de voice. Dit autrement : la réduction maximale du local et du supralocal à l'extralocal. Les libertariens et les anarcho-capitalistes sont d'autres représentants de ce courant général. La différence vis-à-vis d'eux réside dans l'introduction formelle d'un principe de gouvernance monarchique. Yarvin envisagea un patchwork de territoires gouvernés par des entreprises dont les actionnaires élisent et révoquent un CEO monarchique. Ces systèmes sont régulés par le droit d'exit des sujets : il n'y a pas de vote démocratique, mais il y a un vote par l'exit. Yarvin donna le nom de néocaméralisme à ce système de gouvernement en forme d'hommage ironique, post-carlyléen à Frédéric II de Prusse. L'autre nom de son idéologie fut NRx, ou : néoréaction.

La solution proposée par Yarvin stimula de nombreuses discussions sur une période de plusieurs années. Chacun apportait son interprétation de l'idée monarchique yarvinienne. Quand Yarvin cessa d'écrire sur son blog vers 2013 se posa assez rapidement la question de savoir ce qui était vraiment NRx et ce qui relevait davantage du simple populisme de droite, voire du fascisme. Les participants à ces discussions furent groupés par le blogueur Spandrell en trois communautés : les technologues, les religieux, et les nationalistes. Cette trichotomie fut elle aussi abondamment glosée, notamment par le philosophe accélérationniste Nick Land. Fallait-il chercher un système intégrant les trois éléments dans un même gouvernement, ou au contraire laisser le patchwork en absorber les incompatibilités ? Telles furent à peu près les questions que se posaient les néoréactionnaires à ce moment.

Puis survint l'annexion de la Crimée par la Russie et la confrontation de Nick Land avec l'idée eurasiatique de Douguine. Le caractère atlantéen de la conception de la puissance néocaméraliste découle de cette confrontation, où Nick Land se vit profondément compris par avance par son antipode intellectuel Douguine.

Pour Douguine, l'histoire de la planète se ramène à l'opposition de deux approches opposées de la maîtrise de l'espace terrestre : l'approche terrestre et l'approche maritime. Il nomme la première hyperboréenne, et la seconde atlantéenne. L'Occident est atlantéen selon lui – et il serait épuisé dans sa substance. Pour lui, la prochaine culture d'importance mondiale et historique sera basée sur l'axe terrestre Iran-Russie-Chine.

D'un coup, Nick Land comprit qu'il n'y avait pas seulement un risque systémique interne à l'Occident : il y avait aussi, à l'extérieur, le vieil ennemi hyperboréen. Il vit que le néocaméralisme constituait un mode de gouvernement atlantéen, un accélérationisme thalassocratique. Il mit également en garde contre toute confusion entre NRx et la Nouvelle Droite européenne.

Les ramifications contemporaines de la conception de la puissance atlantéenne que je viens d'esquisser se retrouvent notamment dans le mouvement e/acc, qui se réfère explicitement à Nick Land.

La conception de la puissance de nos Atlantéens est importante aussi parce qu'elle anticipe un problème géopolitique central de notre époque : comment la Chine jouera-t-elle la partie ?


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1.0, publié le 21 juin 2024

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